Réhabiliter le sujet de la parole : une condition nécessaire au dialogue
Texte issu de la communication présentée au 7ème Congrès de la Société internationale d’ergologie au Cnam à Paris en juin 2026 sur le thème « Les dialogues dans le travail et la vie des sociétés : la démocratie à refonder ? ».
Réhabiliter le sujet de la parole : une condition nécessaire au dialogue.
Dans cette communication, je vais tenter de montrer en quoi, dans un dispositif visant au dialogue, la dimension de sujet de la parole repose sur une fonction de tiers suffisamment tiers.
1/ La notion de sujet de la parole
Le plus souvent, notamment au travail, la notion de dialogue semble poser pour acquis le fait que les personnes qui s’y engagent le font en tant que sujet de la parole.
J’utilise cette notion de sujet de la parole de façon à la différencier d’autres usages du terme de sujet.
En effet, le terme de sujet a des sens très différents suivant le contexte dans lequel il est utilisé et suivant le champ qu’il convoque. On peut ainsi parler du sujet politique, du sujet social, du sujet humain.
Au travail, la dimension de sujet tient en partie de ces différents sens : le sujet y déploie une activité en lien avec d’autres, et en lien avec un ou plusieurs objets.
C’est le propre du travail que des sujets soient reliés par un lien qui les lie à la fois ensemble et à un objet de travail.
Par objet, j’entends ce que l’on va appeler un produit, une production, un service, une prestation.
Ce qui met en place ces liens relève du langage.
Le langage au travail a une fonction organisatrice, régulatrice, prescriptive.
Le langage au travail est omniprésent sous la forme de l’ordre qu’il imprime, en prenant la forme d’un discours.
J’appelle sujet de la parole la façon dont ce sujet au travail prend pied dans le langage en tant que corps parlant singulier, c’est-à-dire dans un usage singulier du langage se décalant dans sa parole de l’ordre du discours.
Pour partie, les difficultés que rencontrent les personnes dans le monde du travail actuel tient à l’évolution d’un discours massif et omniprésent qui phagocyte le sujet de la parole au travail et sur le travail.
Rouvrir un accès à cette dimension de sujet de la parole lorsque des personnes sont en souffrance dans leur rapport au travail, c’est l’approche que propose la médiation singulière, qui est une pratique d’accompagnement et d’écoute des personnes en butte à des problématiques relatives au travail, une pratique qui est enseignée et théorisée ici au Cnam.
C’est sur cette pratique et sur ses fondamentaux théoriques que je m’appuie dans mes travaux de recherche et dans la suite de cet exposé.
2/ La parole, le corps et le malentendu
Parler, c’est toujours avec le corps (la voix, l’intonation, les mains, le regard) et avec ce qui s’est inscrit dans le corps d’une histoire singulière et va venir se faire entendre dans le propos.
Au travail, le corps est mobilisé dans un geste, dans des gestes, il fabrique, construit, enseigne, soigne, etc.
Rien de ces gestes n’est étranger au langage, car ces gestes ont été explorés et acquis dans des apprentissages toujours accompagnés de mots et de questions, le langage se tissant alors avec le geste, et ce d’autant plus que toute activité de travail prend place dans un contexte institutionnel et relationnel, régi par le langage.
Tissant ensemble donc, corps et geste, geste et relation à l’autre, parole et place dans l’institution.
L’être humain est assujetti au langage, et cet assujettissement en fait le sujet possible d’une parole prise et adressée en son nom à un ou plusieurs autres.
Or le propre du langage est de toujours échouer dans la tentative de saisir le réel, un réel dont nous ne pouvons faire autrement que de passer par les mots pour en faire l’objet possible d’une connaissance ou d’une action.
L’être de langage qu’est l’être humain est confronté sans cesse à l’incomplétude induite par le langage lui-même qui tant bien que mal fait son office sans pouvoir complètement satisfaire, sans pouvoir combler le locuteur, a fortiori son ou ses interlocuteurs.
L’être travaillant et parlant est soumis à cette double contrainte du discours du travail sur sa parole d’une part, et de la nécessité d’en passer par la parole pour remettre en question l’ordre de ce discours. Ou, pour le dire dans des termes de l’approche ergologique, la double contrainte de composer avec le discours comme effet d’une norme antécédente d’une part et d’en passer par la parole pour produire, c’est-à-dire co-produire, une renormalisation d’autre part.
Il me semble important de situer que la parole est toujours un risque multiple : de rater ce que l’on veut nommer, de dire autre chose que ce que l’on voulait dire, que l’autre comprenne autre chose que ce que l’on a dit ; et bien sûr d’être contredit.
Car le sujet de la parole conjugue son corps parlant tel qu’il parle, tel qu’il parle du fait de son histoire et de sa singularité, avec le propre du langage qui est de rater son objet.
Parler, c’est inévitablement faire l’expérience du malentendu.
3/ Quelles conditions pour qu’ait lieu un dialogue ?
Littéralement, le dialogue est une traversée du logos, du parler pensant, du « parler-penser », du dire s’adressant dans une tentative d’élaboration.
Le dialogue est cette expérience de la parole qui implique au moins deux sujets. Sans cela, pas de parole. Du langage, oui, possiblement, tel qu’il structure une pensée, par exemple dans l’écriture. Mais la parole appelle au moins un autre sujet comme lieu d’adresse ; elle appelle une place pour soi comme sujet s’adressant à cet autre sujet ; et elle appelle la possibilité d’une référence permettant de repérer dans le dire adressé ce qui fait signe d’un sujet parlant « en son nom ».
Qu’est-ce qu’un dialogue, sinon une traversée de la parole, une traversée de l’expérience langagière par et dans l’adresse à un autre. C’est l’expérience du « ça parle », l’expérience de l’assujettissement au langage comme mode de relation à l’autre.
Pour que « ça parle », il importe que soient garanties un certain nombre de conditions nécessaires. Sans quoi inévitablement la rhétorique fait taire le sujet en la personne qui parle autant qu’en la personne à laquelle celle-ci s’adresse.
Un sujet parle en boitant, en bégayant dans sa propre langue, dit le philosophe Gilles Deleuze.
Le dialogue va-t-il faire place à la claudication langagière, au bégaiement, ou bien les injonctions du discours attendu vont-elles peser sur les énonciations ?
L’injonction au discours requis, elle prend la forme des différentes techniques voire outils de communication qui contraignent voire empêchent la parole là où elles prétendent favoriser le dialogue.
Qu’est-ce qu’un dialogue où il n’est pas possible d’être dans sa parole ?
Or être dans sa parole, cela ne va pas de soi.
Cela va d’autant moins de soi que s’appliquent des injonctions positivantes : que ce qui est dit soit clair, que ce qui est dit soit utile, que l’énoncé soit constructif, etc.
Cela ne va pas de soi, car déroger aux injonctions formelles, c’est toujours prendre le risque d’une disqualification voire d’une exclusion.
« La rhétorique […] a pour principe la guerre. […] Elle parle pour faire taire », écrit le philosophe Jacques Rancière.
Dans un dialogue, comment créer les conditions d’un dire en tant qu’émergence du sujet de la parole, un dire par lequel une personne va se laisser surprendre, et va s’autoriser à surprendre l’autre, prenant le risque de dire ce qu’elle ne sait pas à quelqu’un qui ne veut pas l’entendre.
Que soit soutenue la possibilité d’une parole qui soit dans le risque de dire, cela appelle un espace et un temps spécifiques, c’est-à-dire un dispositif qui fasse tiers du discours et des injonctions pesant sur la forme des énoncés.
Un tel dispositif faisant tiers passe par la présence d’un tiers suffisamment tiers qui s’en fasse le garant.
Et qui tout à la fois tienne une position tierce dans la conduite du dispositif, position tierce visant à soutenir la dimension de sujet de la parole des personnes en présence.
Pour cela, le tiers suffisamment tiers d’un dialogue se doit d’être au clair sur ce qu’est le sujet de la parole.
Le paradoxe serait qu’un dispositif fondé sur le dialogue et portant sur le travail ne puisse fonctionner qu’en souscrivant au principe d’un discours injonctif et en faisant l’impasse sur cette dimension de tiers suffisamment tiers qui est nécessaire au sujet de la parole.
4/ Qu’est-ce qu’un tiers suffisamment tiers ?
Le tiers suffisamment tiers prend appui sur la fonction structurale de la tiercéité.
En cela, il se démarque du tiers contemporain que les usages et pratiques dans les logiques d’organisation ont secondarisé. Le discours de l’efficacité s’est généralisé au point de se rendre invisible, et il enjoint le tiers contemporain d’y souscrire, souvent à son insu, que ce soit au nom d’une obligation de résultat ou au nom d’une obligation de moyen (nous conviendrons qu’une obligation de moyen laisse entendre qu’il y a bien une fin qui est visée).
Le tiers suffisamment tiers se démarque du consentement à la secondarisation qui dé-tiercéise le tiers contemporain en le rabattant sur une fonctionnalité objectivante et à travers lui destitue la dimension tierce qui est fondatrice du fait humain.
Par tiercéité, j’entends le lien indéfectible entre séparation et relation. La tiercéité est interposition de la séparation dans la relation, elle est introduction de l’écart dans le rapport. La tiercéité est structurale en cela qu’elle se fonde sur la dimension parlante de l’être humain, pour qui la parole à la fois relie et sépare corps et langage, sujet et monde, individu et institution.
La dimension tierce est en elle-même rappel de la loi qui, instituant l’humain par le langage, interdit de se saisir de l’autre comme objet. Il y a un écart de fait et de principe dont la dimension tierce est le rappel, rappelant l’interdit de toute saisie de l’autre comme objet, toute assignation de l’autre à une position d’objet.
Le tiers suffisamment tiers supporte d’occuper cette place de garant d’un principe interdisant d’accaparer l’autre, de s’approprier l’autre, de traiter l’autre seulement comme moyen sans le traiter aussi comme fin au sens de l’impératif catégorique kantien.
En premier lieu, le tiers suffisamment tiers s’abstient de tout usage rhétorique et fait signe d’un savoir qui ne lui donne aucun pouvoir sur l’autre. Il se situe hors pouvoir, hors toute visée de contrôle de l’autre ou du lieu de parole.
Le tiers suffisamment tiers est quelconque. Il ne peut occuper cette place que dès lors qu’on lui a en fait la demande, et qu’il lui est reconnu pour cela une certaine autorité.
Il se fait tiers du conflit dont chaque sujet qui parle et adresse son dire assume d’être traversé, un conflit qui prend deux formes. La première tient au fait qu’il fait entendre un dire singulier qui se démarque du comme-un, qui fait différence. La seconde est de faire entendre un dire marqué de l’altérité que le sujet de la parole est à lui-même, une altérité qui le surprend et parfois le déstabilise. Ces deux conflits, qui appartiennent au sujet, il s’agit pour le tiers suffisamment tiers non seulement de les autoriser, mais de les soutenir en tant que porteurs d’une dynamique inventive.
Quelle que soit la forme que prend un dialogue, il n’y aura de place pour le sujet de la parole que dès lors que le dispositif qui a été institué fait sienne la dimension tierce comme structurale de l’humain, instaurant l’écart nécessaire avec les discours injonctifs qui pullulent dans le travail actuel, une dimension tierce dont se fait le garant dans le dialogue un tiers suffisamment tiers.
—
Bibliographie :
Castoriadis, C. (1975). L’institution imaginaire de la société. Paris : Seuil Points Essais.
Deleuze, G. & Parnet, C. (1987). Dialogues. Paris : Flammarion.
Lecoq, D. Corpus de conférences enregistrées 2014-2026. www.premis.org
Migairou, D. (2023). Poïétique de la parole ouverte. Actualité de la médiation singulière comme clinique de l’être-sujet au travail. Paris : Cnam, thèse de doctorat en philosophie.
Rancière, J. ([1987] 2004). Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle.
Paris : 10/18.

