Texte issu de la communication présentée lors du 12ème Congrès de la Société de Philosophie des Sciences de Gestion à Sciences Po Toulouse le 12 juin 2025.
L’accompagnement professionnel pensé comme médiation singulière
I
Pourquoi donc le terme d’accompagnement a-t-il pris une telle place dans le travail actuel ? Le fait est que, sous de multiples formes, insiste une demande à être accompagné. Au point que cela donne naissance à des pratiques, plus ou moins formalisées, plus ou moins rigoureuses, plus ou moins technicisées, plus ou moins prescriptives – les métiers de l’accompagnement ; mais au-delà, ou plutôt en deçà des différentes formes de sollicitation d’un tiers, la demande d’accompagnement est également très présente à l’intérieur même des entreprises et des collectifs de travail, dans les relations de travail en général.
Toute demande d’accompagnement prend acte, sans toujours le dire, d’une position de vulnérabilité et de dépendance. C’est ainsi que dans la vie courante, on accompagne les enfants à l’école et on accompagne les personnes en fin de vie.
Dans le monde du travail actuel, l’accompagnement, demandé ou proposé, peut être vu comme un symptôme : le symptôme d’une souffrance qui met dans un état de dépendance et/ou de vulnérabilité qui touche à l’insupportable. Il y a quelque chose à supporter que l’on ne parvient plus à supporter seul ; et ce qu’il s’agit de souffrir, au sens de supporter, semble échapper a priori à toute possibilité d’une opposition, d’une contestation, d’une mise en critique. Ce qu’il s’agit de supporter s’impose à la personne qui en souffre et elle se trouve isolée et démunie face à cela.
Isolée et démunie face à l’injonction de mieux s’organiser, d’être plus efficace, plus productive, plus performante, de faire preuve de leadership, de gagner en autorité, etc : on peut entendre ici le fait que ce que l’on appelle une demande de coaching n’est que la façon positivée, c’est-à-dire formulée dans la langue positive qui le plus souvent prévaut, d’une demande à être accompagné, faisant signe de cette même souffrance à se trouver en défaut de ce qui est exigé et à quoi il paraît impensable de se soustraire ou d’en contester le bien-fondé.
II
Que le travail confronte à des souffrances pouvant devenir insupportable, voilà qui n’a rien de nouveau ! Et pourtant, il y a bien quelque chose de nouveau dans les formes que prennent ces souffrances. Car ces souffrances touchent directement à ce que j’appelle la dimension de sujet de la parole, c’est-à-dire cette dimension de la personne humaine qui est indissociable de l’acte de parole.
Et c’est sur ce plan-là que les mutations massives qui s’opèrent dans le travail et dans le rapport au travail depuis une quarantaine d’années viennent directement affecter la dimension structurale du langage pour chaque personne dans son rapport tout à la fois à soi, à l’autre et au monde.
En effet, ce que le travail impose au sujet de la parole a changé de nature. En quoi ? Certes, le périmètre du travail s’est considérablement élargi sur les espaces et les temps de vie, et il s’est considérablement intensifié (plus de temps mort, ni de corps intermédiaires). Mais il me semble qu’un phénomène majeur tient au développement d’un nouveau type de discours au travail et sur le travail, que j’appelle le discours de la performance, qui a pour caractéristique de coloniser le monde hors travail et d’assécher tout discours alternatif, se faisant ainsi discours sans autre, sans autre discours à partir duquel mettre en question et en critique la domination du discours de la performance. Quand le travail n’a plus d’extériorité ni de faille, quand le discours qui le sous-tend est partout, il fait masse et interdit de séjour le sujet, désormais pris dans une nasse, privé des conditions de la parole, capté par la sur-sollicitation des dimensions imaginaires.
III
Ce que font entendre les personnes dans les accompagnements professionnels, c’est bien ce phagocytage de leur parole de sujet par un discours auquel elles ont cru, ou voudraient encore croire, et dont elles ne parviennent pas à s’extraire, et qui parle par leur bouche alors même qu’elles cherchent à dire quelque chose qui les concerne en propre.
Ce phagocytage de la parole de sujet, au travail ou sur le travail, serait-il la forme actuelle de ce que Paul Ricoeur repère dans un texte de 1955 intitulé Travail et Parole ? Dans ce texte, Ricœur se demande « si la condition technologique du travail moderne ne fait pas apparaître, par-delà les aliénations sociales, une misère du travail qui tient à sa fonction objectivante ».
Une fonction objectivante qui conduit les personnes à se perdre « dans le geste dénué de sens, dans l’activité au sens propre insignifiante, parce que sans horizon ». Pour Ricœur, cette évolution objectivante conduit à une perte de soi qui se traduit par « une sorte d’ennui qui lentement fait la relève de la souffrance dans l’exécution du travail, comme si la peine de l’objectivation se réincarnait plus subtilement dans une sorte de mal psychique, inhérent au morcellement et à la répétition du travail moderne ».
Si la parole peut, selon lui, « contre-battre l’exigence d’objectivation », c’est dans le sens d’un acte de parole comme « signifiant l’ensemble, comme volonté de comprendre par le tout ». La parole participe de ce que Paul Ricœur appelle la « fonction des humanités », ou encore « la culture » qui, je cite « désadapte l’homme, le tient prêt pour l’ouvert, pour le lointain, pour l’autre, pour le tout ». Et qui contribue à la quête de ce qu’il appelle « le juste mais difficile équilibre entre l’exigence d’objectivation – c’est à dire d’adaptation – et l’exigence de réflexion et de désadaptation ».
Ce qui tient « l’homme debout », selon Ricœur, c’est donc l’engagement dans un processus de désadaptation, processus auquel participe toute parole qui, en visant à produire une réflexion, se désadapte des discours qui la conditionnent, des discours qui tentent de l’ordonner et qui concourent à ce que Ricœur appelle « une sorte de mal psychique ».
La notion de désadaptation permet de situer l’enjeu d’un accompagnement professionnel. Là où la personne accompagnée, et le commanditaire de l’accompagnement s’il y en a un, expriment leur demande d’une adaptation circonstanciée, disons une meilleure adaptation, si l’accompagnant répond à cette demande, il va concourir, souvent sans vouloir le savoir, à accroitre l’emprise objectivante dont parle Ricœur. Il va concourir à la mise au ban, ou à la mise aux fers, du sujet de la parole. Ce n’est qu’en ne répondant pas à la demande objectivante qui lui est apportée, que l’accompagnant peut proposer à la personne une issue à cette « sorte de mal psychique » dont elle souffre sans vouloir le savoir, tet en créant ainsi les conditions pour une parole de sujet, parole d’un sujet s’autorisant de nommer et penser, de nommer pour penser, ce qui jusqu’alors était impensable.
IV
Dans ses conférences données à la Sorbonne en 1964, Jean-François Lyotard s’intéresse au lien entre parler et penser. « Il y a cette idée courante, écrit-il, selon laquelle la pensée est conçue comme une substance interne, cachée, dont la parole ne serait que la servante et la messagère déléguée aux affaires extérieures ». Ce qui peut amener dans la vie courante à ponctuer un silence plus ou moins bougon d’un « Je n’en pense pas moins. ». Et bien, ce n’est pas si sûr. Je reviens à Lyotard : « Nous ne pensons pas encore si nous ne pouvons pas nommer ce que nous pensons. Et nous ne pensons toujours pas si nous ne pouvons pas articuler ensemble ce que nous avons nommé. »
Le lien qu’établit Lyotard entre l’acte de parler et l’acte de penser permet de discerner différents registres de parole. Si penser est impossible sans parler, il n’en est pas moins vrai que parler ne suffit pas à penser. On peut même dire que le plus souvent la parole s’organise de façon à éviter de penser. Par exemple, dans les bavardages ordinaires, dans lesquels la parole contribue avant tout à ce que l’on appelle aujourd’hui le vivre ensemble, ou pour le dire comme Jacques Lacan, à éviter la guerre civile. « Il s’agit, écrit Lyotard, de la parole toute faite, de la lettre morte, celle du “Bonjour comment ça va ?” qui précisément parle pour ne rien dire ».
Ainsi, parler pour penser passe par un parler pour dire, c’est-à-dire pour dire quelque chose et adresser ce dire à quelqu’un. Une parole qui dit, une parole vivante, qui ne soit pas de la lettre morte. Nommer, articuler, s’adresser : si la parole pensante ne va pas de soi, c’est bien parce qu’elle exige un certain nombre de conditions et un certain effort.
Car nommer rate toujours sa cible. Nommer nous confronte au fait que nous n’avons pas le choix des mots pour dire, que nous n’avons pas d’autre choix que de nous servir des mots disponibles dans la langue, et qui toujours vont rater, parfois de peu, mais toujours rater. Articuler, cela implique de se plier à la grammaire, à ses règles et à ses lois, et cela conduit à emprunter les formes langagières et les figures rhétoriques qui nous sont accessibles, c’est-à-dire à produire une chaine signifiante en tout ou partie constituée d’emprunts.
Parler est toujours un risque : celui de ne pas parvenir à dire ce que l’on veut dire et celui que les autres entendent ce qu’on ne veut pas savoir de nous-mêmes. Pour le dire autrement, parler, c’est se confronter au malentendu inévitable. Quant à penser, cela nous conduit à des complexités et des impasses logiques qui dévoilent l’absence d’un sens sous-jacent, donné, existant, appropriable, consommable. On comprend pourquoi toutes les promesses selon lesquelles il serait possible d’être dispensé du risque de parler et du risque de penser ont autant de succès.
V
Lyotard encore : « Notre expérience d’une parole vivante n’est pas celle de la récitation d’un discours préfabriqué. Elle est celle d’une mise au point sur l’interlocuteur, sur les questions qu’il lance vers nous et qu’il nous oblige à lancer vers ce que nous pensions, vers notre propre message, ou ce que nous croyions être tel ». Nous commençons à penser quand nous cessons de réciter un discours préfabriqué.
Or c’est bien cela, un discours préfabriqué, qui enferme la personne en demande d’accompagnement et dont elle ne parvient pas à s’extraire. Elle est mise en position d’objet par un discours massif, sans faille et sans extériorité, et se place elle-même en position d’objet dans son propre discours sur elle-même. Sans l’engagement d’une parole pensante, de ce parler-penser qu’interroge Lyotard, la position d’objet dans laquelle la personne est enfermée ne sera pas mise en question.
Car la mise en question passe par un dispositif et par une certaine position de l’accompagnant. Un dispositif qui fasse place à l’interlocution au sens que décrit Lyotard, à savoir d’une expérience dans laquelle la parole adressée engage une mise au point de la pensée par le fait que des questions se lancent sur ce qui semblait déjà pensé. Un dispositif donc qui soit dédié à l’acte de parole et fasse place à la personne à ce titre.
Dans un dispositif de mise en question du déjà-pensé et du jusqu’alors impensé, la personne en séance est là au titre d’être parlant et pensant et non pas au titre de ses fonctions, de ses missions ou des projets qui sont les siens. Dans un tel dispositif, l’accompagnant n’est pas là pour avoir un avis sur les situations auxquelles la personne se confronte, il n’est pas là pour la comprendre, l’encourager ou la réconforter, il n’est pas là pour la conseiller ou la coacher de façon à ce qu’elle fasse plus et mieux, il est là pour l’entendre. Il est là pour entendre la façon dont se joue dans sa parole l’emprise du discours dont elle se fait l’objet, et la façon dont un dire parfois, incidemment, s’en extrait et prend forme. Il est pour entendre la façon dont deci delà quelque chose échappe à la personne qu’elle dit sans l’entendre, et qui prend valeur d’un dire du fait d’être entendu par quelqu’un. Car être entendu dans son dire, c’est être soutenu dans la tentative d’une émergence, celle d’un dire en son nom, marquant une parole vivante, se risquant dans la pensée de l’impensable.
Pour cela, pour instituer un tel dispositif, pour tenir une telle position, l’accompagnant doit être averti et sérieusement formé. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’accompagnement individuel ne se place pas entre un individu et une organisation. Mais il est au plus près du lieu actuel d’une conflictualité possiblement destructrice qui est celui où lutte la dimension de sujet contre l’emprise massive d’un discours, c’est-à-dire dans la parole même de la personne. La conflictualité dont la sphère publique cherche à se défaire, à laquelle les entreprises ne veulent ni ne savent faire place, c’est à l’endroit du sujet qu’elle échoue et vient se jouer, à l’endroit pour chaque être humain de la question de sa singularité d’être parlant dans son rapport au monde. Tenir une telle position de tiers face à cette forme spécifique de conflictualité, voilà une définition possible de la médiation singulière.
Bibliographie
Lyotard, J.-F. (2012). Pourquoi philosopher ?. Paris : PUF.
Ricœur, P. ([1955] 2001). Travail et parole. Dans Histoire et Vérité (pp. 238-263). Paris : Points Seuil.