Face aux effets des mutations actuelles du travail, une médiation singulière prend au sérieux la dimension de sujet des personnes accompagnées, fait place à leur singularité et soutient leur inventivité face aux difficultés qu’elles rencontrent. Comment cela opère-t-il ? Que se passe-t-il au juste en médiation singulière ?

 

En médiation singulière#3 : Un tiers inhabituel

Et si tout l’intérêt d’un accompagnement professionnel en face à face tenait à ceci : qu’il y ait du tiers là où seuls deux sont présents ?

Dans ce que l’on appelle habituellement une conversation, une partie de l’activité consiste à essayer de trouver du commun.

Et s’il n’y a pas un minimum de commun, la conversation tourne court.

En médiation singulière, il s’agira de parler mais certainement pas de converser.

Il y a du tiers quand la parole s’écarte des lieux communs.

Il est alors possible de commencer à penser dans l’étrangèreté (1) qui se dégage d’un lieu de parole hors du commun.

Le commun, c’est avant tout l’affaire du discours.

Par discours, je désigne cette forme du langage dans laquelle le locuteur se présente comme représentant d’une forme d’ordre langagier dans laquelle non seulement il s’inscrit mais dans laquelle il inscrit de facto la personne à laquelle il s’adresse.

Ce faisant, le locuteur se montre agi par cet ordre langagier qu’il reprend en deuxième main, s’appuyant sur l’antécédence qui le caractérise, profitant de l’ascendance qu’il lui présuppose et, du même coup, s’évanouissant de sa propre parole.

Car là où une parole propre porte et adresse un dire, le discours escamote l’être parlant du locuteur qui certes « locute » mais ne dit rien en son nom.

Pour autant, le locuteur du discours pourra soutenir de bonne foi qu’il pense ce qu’il dit, voire qu’il est à l’origine de ce qu’il présente comme une affirmation personnelle.

Le discours cherche à obtenir du commun par compréhension, par considération ou simplement par consentement.

De façon très ordinaire, le monde du travail est saturé de discours.

La fiche de poste, la feuille de route, l’ordre de mission visent à produire par simple maniement du langage un effet direct sur l’action de la personne au travail.

La main est mise sur l’autre par l’usage d’un discours qui lui assigne des tâches, des cadences, des objectifs, voire un comportement.

Le mot management n’a-t-il pas pour étymologie manus agere, conduire à la main (le cheval, dans le manège) ?

Si l’emprise du discours est la norme au travail, ce discours ne laisse par principe qu’une place restreinte à un usage singulier de la parole.

Cela se manifeste par la prolifération des jargons professionnels et de façon récente par la prédominance d’une novlangue managériale (2) qui gagne toutes les sphères de la vie.

Si un accompagnement professionnel est censé se placer en continuité du monde du travail, ne serait-il pas normal que là aussi règne un certain discours ?

La médiation singulière se pense en contiguïté-discontinuité (3) du monde du travail, dans un léger écart, dans une proximité donc mais marquée d’une forme d’altérité.

La personne y est accueillie par le praticien en tant que sujet, c’est-à-dire dans cette dimension d’être parlant dont la parole diffère possiblement de tout discours.

Le praticien ici n’est pas en place de tiers au sens habituel que l’on utilise à propos d’un intervenant, d’un conseiller, d’un expert, d’un prestataire.

Il est un tiers inhabituel, qui se fait le garant dans le dispositif d’accompagnement de la dimension tierce d’une parole qui diffère de la conversation et du discours.

En cela, il se fait garant des conditions d’un processus de pensée.

En effet, comment penser en limitant son propos au prêt-à-parler du discours courant ?

L’être humain est sans cesse en balance entre une parole discourante – se vêtant des discours disponibles – qui lui fait faire l’économie de s’exposer dans un dire, et une parole singulière dans laquelle s’engage, malgré lui parfois, d’une façon ou d’une autre, un dire dit en première personne.

Or il n’y a de pensée possible sur ce que l’on vit qu’en s’autorisant de ce balancement et en engageant son chemin de parole sur des voies pas encore tracées ni connues et qui néanmoins ne s’ouvrent qu’à ce sujet-là, à ce moment-là, s’adressant à tel autre.

À condition pour cela que l’accompagnant ne se satisfasse pas d’être un tiers ordinaire ordonné par le discours.

En médiation singulière, le praticien œuvre, dans un écart possible avec l’ordre du discours du travail, à soutenir la personne accompagnée dans une parole en son nom l’engageant dans un mouvement de penser.

 

Daniel Migairou, mai 2025

(1) L’étrangèreté est le titre que le poète Michaël Edwards (2010) a donné à une œuvre orale dans laquelle il invite à la recherche de l’étranger en l’autre et en soi-même.

(2) Voir les travaux d’Agnès Vandevelde-Rougale, sociologue et anthropologue, notamment La novlangue managériale. Emprise et résistance (2017, Éditions Érès).

(3) Le rapprochement de ces deux termes, contigüité et discontinuité, opéré par Félix Guattari dans son texte Microphysique des pouvoirs et micropolitique des désirs (2004/1985, Revue Chimères) permet d’indiquer tout à la fois l’accessibilité par l’extrême proximité et l’écart introduit par non-continuité, qui appelle un passage d’un lieu à un autre.

Face aux effets des mutations actuelles du travail, une médiation singulière prend au sérieux la dimension de sujet des personnes accompagnées, fait place à leur singularité et soutient leur inventivité face aux difficultés qu’elles rencontrent. Comment cela opère-t-il ? Que se passe-t-il au juste en médiation singulière ?

 

En médiation singulière#2 : Un temps pour penser

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre. » 1

Cette phrase du philosophe Jean-François Lyotard a le mérite de serrer au plus près le point d’enfermement auquel conduit l’accélération généralisée des processus qui a profondément transformé les activités de travail depuis une trentaine d’années.

Car l’accélération sans limite met dans une impossibilité de penser.

De ce phénomène d’accélération, un autre philosophe, Harmut Rosa, écrit : « Jamais auparavant les moyens permettant de gagner du temps n’avaient atteint pareil niveau de développement […] ; pourtant, jamais l’impression de manquer de temps n’a été si répandue. » 2

Ainsi, l’accélération plonge de facto dans un non-sens : un gain s’y transforme en manque.

C’est comme dans une partie de bonneteau ou dans un tour de passe-passe : cela produit un effet de sidération.

Car tout se joue désormais sur un même type de medium omniprésent, à la fois écran et miroir déformant, qui dérègle les notions d’espace et de temps, en juxtaposant des espaces éloignés, en étendant l’accessibilité, en réduisant les délais, en modifiant le rapport entre temps de travail et temps de vie.

L’accélération génère ainsi une adhésion massive, passive, mimétique, par agrégation, une adhésion au mirage de l’immédiat.

Accroître sa productivité, être plus réactif, adopter une organisation plus efficace de son temps : voilà autant d’énoncés qui apparaissent dans des demandes d’accompagnement, et témoignent de la puissance de l’adhésion que génère l’accélération à l’endroit de l’individu.

En ligne de mire, l’immédiat étend à l’infini l’espace et le temps, un immédiat saturé d’imaginaire.

Dans l’immédiat, chaque personne se trouve à disposition de toute autre, sans distance ni délai.

La parole, qui a besoin de temps pour se dérouler, pour se déployer, pour suivre son cours, est alors disqualifiée pour sa lenteur, pour sa lourdeur, pour le temps qu’elle nécessite : pour sa médiateté.

En effet, la parole n’est jamais immédiate, ne serait-ce qu’en raison de ce que la phrase s’y déroule dans le temps qu’elle occupe, et qu’elle produit elle-même un différé par son déroulé.

La parole réintroduit le temps, le délai, l’attente, elle extirpe de l’injonction à l’immédiat et à ses miroitements sidérants.

Et lorsqu’elle se risque hors du bavardage et des discours courants, la parole se fait alors pensante, car le délai qu’elle impose autorise l’errance et le tâtonnement nécessaires à l’élaboration d’une pensée.

Lyotard, à nouveau : « Nous ne pensons pas encore si nous ne pouvons pas nommer ce que nous pensons. Et nous ne pensons toujours pas si nous ne pouvons pas articuler ensemble ce que nous avons nommé. » 3

La parole permet de donner corps à une pensée, elle est la forme incarnée du langage, une forme adressée à l’autre, toujours singulière, et qui toujours, directement ou indirectement, concerne le monde, le monde tel qu’il va ou ne va pas.

Lorsque sont réunies les conditions nécessaires à une parole qui ne soit pas du discours, à une parole dans laquelle s’engage en son nom la personne qui parle, la parole pensante s’avère agissante.

C’est précisément à créer les conditions d’une telle parole pensante et agissante que travaille la médiation singulière, en assumant l’écart nécessaire avec toute injonction à l’immédiat.

En cela, elle œuvre aux conditions de possibilité d’un temps pour penser.

Elle permet à un mouvement de s’opérer là où il était empêché, car elle permet à la personne, en reprenant pied dans sa propre parole, de s’extraire de l’imaginaire qui l’entravait et de se réinscrire dans une relation à soi, à l’autre, et au monde.

Daniel Migairou, janvier 2025

 

1 Lyotard, J.-F. (1988). Le postmoderne expliqué en enfants. Paris : Galilée.

2 Rosa, H. (2014/2010). Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Traduit de l’anglais par Thomas Chaumont. Paris : La Découverte.

3 Lyotard, J.-F. (2012). Pourquoi philosopher ?. Paris : PUF.

 

Face aux effets des mutations actuelles du travail, une médiation singulière prend au sérieux la dimension de sujet des personnes accompagnées, fait place à leur singularité et soutient leur inventivité face aux difficultés qu’elles rencontrent. Comment cela opère-t-il ? Que se passe-t-il au juste en médiation singulière ?

 

En médiation singulière#1 : La parole en présence

Se trouver assis en présence d’une personne disposée à nous entendre tient presque de la curiosité dans le travail actuel.

Non pas parce qu’il serait impossible de parler ou de se rencontrer, mais parce que la plupart des activités de travail impliquant des relations avec d’autres (collègues, hiérarchiques, clients, usagers, etc…) sont désormais majoritairement filtrées par des interfaces.

Ce n’est peut-être pas pour rien que s’est installé dans le discours courant depuis la crise du Covid un duo d’expressions mettant en regard les relations avec interface, dites « en distanciel » et les relations sans interface, dites « en présentiel ».

Cette symétrie des deux expressions laisse supposer que ces modalités seraient substituables.

De plus, dire d’un rendez-vous ou d’une réunion qu’elle aura lieu « en présentiel » fait littéralement entendre que la présence n’en est plus la condition.

« En présentiel », il n’y aura pas d’interface : on y sera sans doute présent, mais y sera-t-on pour autant en présence ?

Car, en présence, la parole ne laisse jamais indifférent.

Elle touche au corps de la personne qui parle, elle touche au corps de la personne à laquelle elle est adressée.

La parole en présence met ainsi en relation des corps parlants.

En latin, praesentia signifie : le fait d’être dans un lieu.

Dès lors qu’il y a un lieu où sont en relation des corps parlants, la parole expose chaque personne à la surprise de s’entendre dire autre chose que ce qu’elle croyait dire, mais aussi à la surprise des effets de ce dire sur l’autre personne.

Ce qui a lieu en présence, c’est qu’il y a de l’autre qui inévitablement y prend place.

Les modes actuels d’organisation du travail privilégient les interfaces qui s’interposent entre les corps parlants et ainsi soumettent les relations de travail à un filtrage des traits de singularité.

En médiation singulière, le pari est fait que seule la parole en présence peut permettre à une personne en demande d’accompagnement de penser véritablement les situations auxquelles elle se confronte.

Car la parole en présence fait signe, même à bas bruit, de la singularité de la personne qui parle.

Celle-ci, chemin faisant, va alors dire en présence quelque chose d’autre que ce qu’elle sait déjà, que ce qu’elle a déjà dit, que ce qu’elle croit vouloir dire.

Soutenue dans cet acte de parole par le praticien qui la reçoit, la personne se voit autorisée à parler en son nom, engageant un mouvement par lequel elle peut passer à autre chose : un changement de position, une prise de décision.

Un mouvement s’opère pour la personne dans sa propre parole dès lors que son dire peut être entendu dans son usage singulier de la langue.

Cette langue, comme l’écrit Marielle Macé dans son ouvrage Une pluie d’oiseaux, que nous parlons « non pas pour s’assurer d’être absolument compris […] mais pour arpenter l’espace qui nous sépare et nous conjoint, et en faire quelque chose ».

 

Daniel Migairou, octobre 2024.

 

La réactivité est une notion maligne.

Elle apparaît d’abord comme une qualité, recherchée dans le monde du travail, vantée par le discours managérial, et très appréciée par l’entourage.

Elle ne cache pas qu’elle implique une disponibilité et une vigilance de chaque instant, mais sous le seul aspect d’une vertu qui serait semble-t-il sans ombre, ni risque.

Or la personne qui souhaite être réactive se place d’elle même dans une position de totale hétéronomie.

Parce qu’il s’agit alors pour elle de ré-agir, et non pas d’agir, son activité est contrainte quant à son moment et à son rythme.

C’est un autre, fut-ce sous la forme d’un contexte, qui dicte la conduite à tenir, impose le tempo, fixe l’échéance.

Dans cette effectuation exogène, la personne est instrumentalisée, et quasiment réduite à un servomécanisme, c’est-à-dire, selon le dictionnaire Le Robert, un mécanisme automatique capable d’accomplir une tâche complexe en s’adaptant aux consignes qu’il reçoit.

Comment comprendre l’indulgence dont bénéficie cette forme contemporaine de servitude volontaire ?

Aurions-nous succombé au fantasme de l’immédiateté ?

La réactivité serait-elle une façon de contribuer à un escamotage imaginaire du temps ?

Or le temps est précisément ce sans quoi est impossible l’acte d’œuvrer.

Œuvrer ici est à entendre comme une façon de travailler sur un objet considéré comme ayant de la dignité, de l’importance, de la noblesse, comme le mentionne le dictionnaire du Cnrtl.

La dignité, l’importance, la noblesse, lorsqu’elles sont attribuées à l’objet du travail, rejaillissent sur la personne qui peut ainsi s’en approprier les dimensions qualitatives et s’en reconnaître l’auteur.

Cela suppose un acte de travail dans lequel la personne est maîtresse de son temps, non pas dans l’absolu, non pas hors toute contrainte, mais dans le très relatif de son cours dans lequel celle-ci, in situ, peut produire et conduire son acte.

Œuvrer, à l’opposé de réagir, nécessite un écart, un différé, le renoncement à l’illusion d’une compacité adhésive qui prétendument collerait au réel en annulant toute dimension subjective.

Dans toute acte de travail, la dimension d’œuvrer commence, possiblement, par la suspension de la réactivité, ouvrant un espace et un temps, même restreint, même bref, une différance, au sens que propose le philosophe Jacques Derrida.

Une différance qui prend valeur de coupe-feu, protégeant des formes contemporaines de consumation appelées stress, burn-out, épuisement.

Daniel Migairou, décembre 2021

 

 

Voilà une étrange question posée par l’architecture des navires.

Une fois sorties de l’eau, une fois émergées, exposées, engagées dans les circulations du monde, les œuvres seraient-elles d’une certaine façon déjà mortes ?

En effet, les dictionnaires signalent que le mot œuvres, employé au pluriel, désigne dans la terminologie de la marine les parties constituant la coque d’un navire, distinguant les œuvres vives, parties qui sont dans l’eau, des œuvres mortes, parties qui sont hors de l’eau.

Sous le niveau de l’eau, c’est là que ça travaille : le bois, la matière, les jointures et les agencements dans leurs formes propres.

En un sens, cela œuvre par le contact avec la matière, par la confrontation à sa masse, à sa matérialité, à sa plasticité, à sa résistance.

Il y a vie dans cette mise à l’épreuve de la structure et de la façon dont la pluralité qui la constitue – son hétérogénéité donc – fait front, fait ensemble.

Cette vie des œuvres du navire est d’autant plus vivante qu’un mouvement est engagé, qui les plonge dans la pression et la friction des éléments.

Au port, ou dans la tranquillité des eaux dormantes, la différence entre vie et mort des œuvres s’estompe.

Pourtant, c’est en cale sèche qu’elles ont été ouvragées, dans un lieu en retrait des éléments, un abri, un écart, et où le moment venu elles sont restaurées, les œuvres.

Si le mouvement du navire est possible – ainsi que les voyages au long cours –, c’est parce qu’un certain travail s’est opéré à l’arrêt, qui en pose et recrée les conditions de possibilité.

Un travail, donc, est nécessaire, à l’arrêt, dans l’écart, pour que ça puisse travailler, le pluriel des œuvres vives, dans cette bataille avec tout ce qui, du réel, ne cesse de résister au mouvement tout en le rendant paradoxalement possible.

Quelque part, sans doute, sous la ligne des eaux, là où ça travaille et bataille, les œuvres vives portent la marque de leur auteur, c’est-à-dire de son geste, comme une signature.

Daniel Migairou, novembre 2021

 

 

Une campagne publicitaire qui vire au lapsus ?

Ce ne serait pas la première fois.

Pendant quelques semaines, on pouvait voir sur les abribus franciliens ces images d’enfants, chacun pleinement et passionnément engagé dans un jeu : faire décoller une fusée, ausculter avec un stéthoscope, jouer de la guitare électrique.

Rayonnants, concentrés, en pleine aventure.

« Quand je serai grand, je serai… » : astronaute ? ingénieur ? médecin ? infirmière ? musicien ? compositeur ? ou encore des dizaines d’autres métiers qui peuvent être évoqués par ces images.

Et bien, non, dit la publicité, qui inscrit un seul mot, le mot unique, qui vient comme en lieu et place de tous les autres noms de métier.

Commercial, donc !

Mot unique qui, c’est là ce qui donne à ce lapsus toute sa puissance, s’entend aussi bien comme adjectif que comme substantif.

Si l’usage actuel en a fait un nom, c’est par substantivation récente d’un adjectif, et dans la phrase, la grammaire n’indique pas l’un plutôt que l’autre.

Nous pouvons donc tout à fait entendre le message suivant : être grand, quelle que soit son activité, c’est être commercial dans sa façon de l’effectuer.

Commercial devient l’attribut qui nomme une façon d’être, et ainsi recouvre tous les métiers, les unifie, les homogénéise, les standardise, les engloutit.

Cela parlera à toutes les personnes qui souffrent de la marchandisation de leur activité ou de leur métier, et pour lesquelles la valeur de leur travail ne se réduit pas à sa commercialité.

Paradoxalement, en contrepoint de cette injonction à la commercialité de tout, quelque chose se donne à voir dans l’image, dans l’arrière-plan du message, d’une certaine grandeur, cette grandeur d’âme qui s’exprime dans les rêves de l’enfance, dans les jeux passionnés, dans ces moments de la vie où se prennent des élans qui parfois, sous des formes inattendues, traversent les existences.

Me revient le souvenir de ce poème de Peter Handke, que l’on entend dans le film Les Ailes du désir, et qui se termine ainsi :

Lorsque l’enfant était enfant, il a lancé un bâton contre un arbre,
comme un javelot
et il y vibre toujours

Daniel Migairou, octobre 2021

 

Le propre des dessous est de réserver des surprises.

Car les dessous ne sont pas ailleurs, mais précisément ici même, en profondeur.

Et cela, très souvent, nous ne voulons pas le savoir.

Se préoccuper avant tout des surfaces conforte dans cette ignorance.

En prenant soin de l’espace d’horizontalité, en l’entretenant, en le vivifiant, en l’embellissant, cela renforce son rôle de séparation d’avec les dessous.

Mais soigner la surface contribue aussi à lui donner une consistance et une épaisseur imaginaires, au point de rendre impensable une altérité sous-jacente.

Ce qui se voit semble alors tellement solide, plein, que cela ne peut, croit-on, que se prolonger dans la profondeur.

C’est pourquoi les dessous, ainsi niés ou ignorés, lorsqu’ils apparaissent à la surface et se montrent, produisent un tel effet de surprise.

Cette émergence est-elle bien réelle, elle qui surgit d’un ailleurs inenvisagé ?

Les marques faites en surface par ce surgissement contrarient la représentation qui prévalait, au point qu’il est parfois tentant de ne pas les voir, peut-être même de les escamoter, les retirer de la vue, ou encore les détruire, les supprimer : « il n’y a rien à voir, circulez ».

Et si les marques sont profondes et les traces insistantes, donc indéniables, le malaise créé par cette émergence surprenante et parfois traumatisante vire à l’accusation : il doit bien y avoir à l’origine une faute, dit-on alors, donc des responsables et des coupables, sans lesquels la suprématie de la surface aurait pu continuer à se donner comme loi ; sans eux, la fiction aurait tenu bon.

Or les dessous ne sont jamais sans histoire.

Au fil du temps, ils ont reçu ce qui s’y déposait, s’y décomposait parfois, qui résultait ainsi d’une histoire, dont ils sont les résidus et la trace.

Mais ils ont aussi reçu ce qui y a été enfoui à dessein, en quelque sorte expulsé de la surface, non pas vers un lointain, mais vers ce « si proche » esquivé à la vue, qui permet ainsi de garder près de soi, sous ses pieds, ce que l’on ne veut pas voir.

Les dessous perpétuent un rapport contradictoire d’attachement et de rejet, que viennent à la fois troubler et révéler, lorsqu’elles ont lieu, les résurgences.

Daniel Migairou, septembre 2021

 

On ne rompt pas un jeûne par un festin.

La réouverture des espaces publics et la pleine reprise des activités économiques apparaissent à de nombreuses personnes comme un moment certes heureux, mais aussi brutal.

L’expérience vécue depuis mars 2020 se réduirait-elle à celle d’une simple privation, dont le terme unanimement célébré signifierait la reprise à l’identique ?

Certes, les mesures gouvernementales et les contraintes sanitaires ont conduit à de considérables restrictions des moments de présence avec les autres.

Pour certaines personnes, cette restriction a signifié l’amputation d’une dimension essentielle de leur existence.

Pour d’autres personnes, elle a été vécue comme un soulagement, les dispensant de situations dans lesquelles elles sont mal à l’aise et qu’elles évitent.

Mais pour les unes comme pour les autres, ce temps inattendu a été un moment d’expérimentation d’une autre façon de vivre et de penser.

À son retour dix ans plus tard, personne ne veut du Colonel Chabert.

Car dix ans de vie écoulés ne permettent pas de retour en arrière.

Alors quinze mois de quasi-confinement nous laisseraient-ils intacts, prêts à reprendre à l’identique nos activités d’avant ?

Et si nous avons changé, pouvons-nous nous satisfaire de recommencer « comme avant », comme si rien ne s’était passé ?

Le fait que l’inattendu ait eu lieu autorise-t-il à penser d’autres options tout aussi inattendues ?

Lorsqu’un système fonctionne sur l’exclusion de toute alternative et accélère toujours, la surchauffe menace et la friction peut s’accroître jusqu’à l’arrêt pur et simple.

L’expérience étonnante qu’une autre façon de vivre est possible (qu’elle ait été bien ou mal vécue) invalide l’affirmation tant de fois répétée de l’impossibilité de faire autrement.

Et pose ainsi modestement les termes d’un possible dégrippage, autorisant la remise en mouvement d’un avenir à inventer.

Daniel Migairou, juin 2021

 

Depuis plusieurs décennies, nos vies et nos activités sont prises dans une accélération constante, que les périodes de confinement n’ont pas véritablement ralentie.

Le temps nous manque, qui semble nous filer entre les doigts, sans que nous comprenions pourquoi ni comment.

Nous serions-nous coupés de ce que nos sens nous enseignent ?

Un pare-brise fait écran.

Dans un véhicule en mouvement, la matérialité de l’air est déviée par le pare-brise qui protège les occupants du véhicule de la friction créée par la vitesse.

On s’endort plus facilement au volant d’une voiture sur l’autoroute qu’à vélo dévalant une pente, la vigilance requise pour conduire une bicyclette s‘étayant en grande partie sur l’intensité de la sensation procurée par le contact de l’air sur la peau.

Transparent et translucide, le pare-brise se fait oublier et fait ainsi oublier la vitesse.

Il suffira de l’impact d’un minuscule gravier projeté au hasard du croisement d’un autre véhicule, pour que tout à coup le pare-brise surgisse à notre vue là où il était invisible : il est désormais vu, et aussitôt apparaît avec lui un risque.

Non seulement le risque qu’il se fende, se brise, explose, mais surtout celui de nous livrer aux effets immédiats de la vitesse.

Le risque d’être projeté au fond de son siège par l’intensité de la brise réelle, celle dont nous étions protégés par l’écran, nourrissant l’illusion d’une vitesse idéalisée.

Car derrière le pare-brise, la vitesse s’idéalise d’autant plus facilement que nous n’en avons qu’une expérience principalement visuelle : le défilé d’images qui semblent se projeter sur l’écran des vitres, et l’information chiffrée que transmet le tableau de bord.

À l’ère de la prolifération des écrans et des tableaux de bord en tous genres, l’accélération de nos existences ne chute le plus souvent de sa forme idéalisée que par l’expérience de l’incident, malheureusement parfois grave et douloureux, mais parfois presque insignifiant, aussi infime qu’une simple fêlure dans la vitre qui nous ramène brutalement à notre dimension de corps, à notre vie sensible.

Daniel Migairou, mai 2021

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Le chiffre colonise le réel, le pèse et le soupèse, le convertit en cotes, en codes, en mesures.

Jusqu’au langage lui-même, qui se voit happé par la grande machine à calculer.

C’est ainsi que la notion de croissance ne semble plus indiquer que l’augmentation, là où elle pose pourtant la question du devenir.

Dans le monde du vivant, les phases de croissance conduisent à des transformations qui visent une forme plus à même d’assurer la potentialité de vie des êtres.

Une croissance donc limitée, dont la finitude est inscrite dans le processus.

Il en est ainsi pour les arbres, mais aussi par exemple durant la phase dite de croissance à l’adolescence où le corps humain se transforme en profondeur, et pas seulement dans l’accroissement de ses dimensions.

Voici pourtant nos sociétés désormais soumises au chiffrage de l’accroissement de certaines mensurations : produit intérieur brut, échanges commerciaux, rentabilité, valeur ajoutée, etc.

Dans les médias, le mot croissance apparaît sans indication de son objet, comme essentialisé, laissant chacune et chacun libre d’imaginer ce qui croîtrait dans cette promesse qui ne dit pas son nom, et qui pourtant concerne très précisément et très empiriquement le seul accroissement de la production des biens matériels.

Cette promesse qui ne dit pas son nom laisse la porte ouverte à mille croyances, et notamment celle-ci : que le sens qui se dérobe serait compensé par les excroissances infinies de la plus-value.

Or il n’y a de croissance infinie qu’à l’échelle cosmique, peu propice à la vie.

Dès lors que des limites sont posées, qui désabsolutisent le chiffre, la croissance, qui n’est pas l’accroissement, peut s’entendre comme une naissance (crescere en latin signifie naître, et donne en français le verbe croître).

Si l’on déchiffre la croissance, si on l’extrait de l’emprise de l’accroissement, elle donne à découvrir l’apparition et la disparition des formes, la transformation à l’œuvre.

Le devenir gîte dans les plis du vivant.

Daniel Migairou, avril 2021