À l’époque romaine, le mot limes désignait le chemin bordant un domaine, la lisière, la frontière.

C’est une trace qui fait sens, qui prend valeur symbolique.

Elle permet de différencier des espaces, l’intérieur de l’extérieur, et ainsi de discerner des lieux et des places.

Cela peut paraître anecdotique, mais c’est au tournant du XXIème siècle que l’usage du mot illimité s’est généralisé.

Certes, il ne s’agissait au départ que d’un discours commercial portant sur les forfaits téléphoniques et l’accès à internet.

Mais peut-être sa banalisation est-elle symptomatique d’une mutation dans la façon de penser la fonction des limites.

L’illimité laisse entendre un affranchissement possible des contraintes, et de la frustration qu’elles génèrent.

Il réactive en nous la très vieille espérance d’une puissance sans borne et sans bord, dont notre imaginaire fait son miel.

Toutefois, ce dans quoi l’illimité nous projette, c’est dans l’expérience bien réelle de la finitude, à commencer par celle du corps.

Une expérience qui affecte, désarçonne, et parfois blesse.

Paradoxalement donc, la limite posée, qui contraint et contrarie, garantit un espace et préserve une certaine intégrité.

La philosophie morale d’Aristote (384-322 av J.C.) s’articule autour du concept de phronesis, très souvent traduit par prudence.

Pour Aristote, la phronesis est cette sagesse pratique qui cultive l’équilibre entre le manque et l’excès.

Un équilibre vivant, changeant, qui est le fait d’un sujet libre, sollicite le discernement, et passe par la capacité à produire ses propres limites.

A contrario, le discours contemporain de la performance prône le dépassement des limites comme valeur en soi.

Avec des conséquences des plus désastreuses.

Dès lors, s’investir corps et âme interroge : soumission à l’injonction de l’époque ou signe d’un véritable désir ?

Daniel Migairou, mai 2019

 

Le travail est au commencement des sociétés humaines.

Pour se protéger des dangers de la nature et réguler les liens entre eux, les humains domestiquent le feu, fabriquent des outils, construisent des habitations, et élaborent des lois et des règles.

C’est ce que montre Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation (1929) : la civilisation garantit et distribue des places différenciées en échange d’un renoncement pulsionnel.

Dans le processus de civilisation, le travail articule action et activité.

Il est une action qui porte sur la transformation du réel, produit des effets dans le monde, et contribue à créer de la valeur.

Il est aussi une activité, qui sollicite de chacun un investissement, des efforts, des apprentissages, mais aussi lui donne une place et l’inscrit dans des relations à l’espace commun.

L’activité de travail fait expérience et permet de constituer des savoirs.

Comment aujourd’hui l’organisation du travail prend-elle en compte cette double dimension d’action et d’activité ?

L’action conduit à la question du sens et l’activité à celle de l’épreuve.

Là où le sens est mis en crise, la dimension vivante du travail en prend d’autant plus d’importance.

Car, s’il devient impossible d’éprouver son savoir dans l’expérience, le poids des efforts consentis est-il encore supportable ?

Dans l’édition, on parle de lecture sur épreuve : c’est le moment où l’auteur donne son accord pour impression.

Il engage sa responsabilité, et signe.

Quelle place les nouveaux modes d’organisation donnent-ils à la marque de fabrique de celui ou celle qui a réalisé le travail ?

Dans laquelle il ou elle peut se reconnaître ?

Daniel Migairou, avril 2019

 

Ainsi, dit-on, les paroles s’envolent alors que les écrits restent.
De prime abord, cela semble frappé du coin du bon sens.
Intact, le proverbe romain traverse les siècles : verba volant, scripta manent.
Quelles sont donc ces paroles qui semblent si légères en regard de l’écrit ?
Principalement celles qui visent à produire des effets, et cherchent à instaurer un certain rapport avec les personnes auxquelles elles sont adressées.
Or notre parole dit toujours de nous bien plus que ce que nous croyons dire.
Vouloir la contenir, en faire un outil, voire une arme, n’est pas sans conséquence.
En effet, un propos contrôlé, maîtrisé, calibré, s’il rassure celui qui le tient, confronte les personnes qui l’entendent à une question, un doute, une inquiétude : mais qui est-ce donc au juste qui me parle ?
Lorsqu’une personne s’engage dans sa parole, accepte de s’exposer dans son propos, laisse sa voix exprimer qui elle est, alors cette personne peut éprouver le poids de sa parole.
Et faire partager à celles et ceux auxquels elle s’adresse l’expérience d’une parole vivante, sensible, incarnée.
Qui marque.
Daniel Migairou, mars 2019

En se banalisant, le terme de burn-out semble indiquer un phénomène nouveau qui se propage dans tous les secteurs professionnels.

Nombre de personnes se confrontent à une détresse inédite face à l’intensification irrésistible de leur activité.

Les limites qu’il semblait possible et légitime de poser jusqu’alors semblent se dissoudre sans prévenir.

Sans doute l’accélération généralisée des flux d’information y contribue-t-elle grandement.

Mais peut-être ne fait-elle qu’amplifier une mutation qui s’est opérée tout au long du XXème siècle.

En effet, le travail s’inscrit chaque jour davantage dans des procédures imposées par des systèmes d’organisation et d’information au nom de l’efficacité technique et managériale.

Chaque personne qui travaille est ainsi amenée à intégrer à son activité un ensemble d’injonctions formelles et rythmiques, qui sollicitent à plein ses capacités d’adaptation.

Or ce processus d’adaptation au travail trouve une limite que le philosophe Paul Ricœur, dans le texte Travail et parole, décrit comme la perte dans le geste dénué de sens, dans l’activité au sens propre insignifiante, parce que sans horizon.

Le phénomène du burn-out ne ramène-t-il pas à la question même du sens du travail, dont la perte précipiterait dans la consumation de toute ressource ?

Pour faire limite à l’épuisement, peut-être s’agit-il, comme y invite Paul Ricœur, de contre-battre l’objectivation par la réflexion ?

Et pour cela de considérer la capacité de penser comme une véritable ressource humaine.

Daniel Migairou, février 2019

 

Au VIème siècle avant notre ère, Héraclite observait que Rien n’est permanent sauf le changement.

Cette incessante mutation du réel n’est pas toujours perceptible, mais produit continûment des effets : c’est ce que le philosophe François Jullien appelle les transformations silencieuses.

Dans un monde en perpétuel changement, ce sont les différentes formes d’institutions, sociales et politiques, mais aussi familiales, économiques, éducatives, qui ont pour fonction de produire la stabilité nécessaire à l’existence humaine.

Un cadre de référence, un ensemble de règles et de repères.

Avec pour contrepartie l’instauration d’un ordre plus ou moins rigide, l’assignation des personnes à des places, des rôles et des identités pré-établies.

Au moment où les différentes formes d’institutions sont prises elles-mêmes dans des logiques de transformation rapide – notamment dans le monde du travail -, les enjeux et les risques, individuels et collectifs, se complexifient.

Dans Le Guépard de Visconti, le prince de Salina s’approprie la réflexion de son neveu Tancredi : Il fallait bien que quelque chose change, pour que tout puisse rester comme avant.

Ne serions-nous pas confrontés aujourd’hui à la question inverse : sur quels principes fondamentaux s’appuyer pour que s’engagent des processus de changement véritable ?

Daniel Migairou, janvier 2019

 

Mener un groupe de travail, animer une équipe ou un collectif : cela confronte quotidiennement à l’expérience du malentendu.

Pour se faire comprendre, expliquer ne suffit pas.

La langue commune entretient l’illusion que les mots signifieraient pour chacun la même chose.

Or l’expérience est frustrante et parfois cruelle.

Pour autant, cette désillusion peut aussi se vivre comme une occasion de sortir du retrait protecteur de l’explication et de parler en son propre nom.

Adresser sa parole, cela ne revient-il pas à se placer en position de traducteur et d’interprète de son propre propos ?

Ou, pour le dire autrement, à négocier sans cesse entre deux attentions : l’attention au propos qui s’énonce, et l’attention à la personne à laquelle il s’adresse ?

Comme dans toute traduction, il y a une perte.

Mais n’est-ce pas précisément l’acceptation de cette perte qui fonde les conditions d’un dialogue ?

Daniel Migairou, décembre 2018

 

Diriger associe étroitement pouvoir et responsabilité.

Réaliser un projet, créer une entreprise, animer une équipe : c’est conduire, c’est-à-dire mener, mais aussi orienter, indiquer une direction, donner du sens.

L’époque actuelle multiplie les points d’incertitude et brouille les repères. Le risque est de se replier sur des notions d’efficacité, et de laisser les objectifs tactiques se substituer aux buts.

Pour Hannah Arendt, dans La Crise de l’éducation, « une crise nous force à revenir aux questions elles-mêmes et requiert de nous […] des jugements directs ».

Dans ce contexte, l’enjeu de la réflexion n’est pas de l’ordre du calcul, mais porte sur la production de sens, la création de valeur, au-delà du seul résultat.

Qui peut aujourd’hui, en position de responsable, se satisfaire de la vieille rhétorique du pouvoir, qui tourne en rond, quand elle ne tourne pas court ?

L’autorité reconnue à celui ou celle qui dirige ne repose-t-elle pas davantage sur sa capacité à entendre, comprendre, arbitrer, et à répondre de ses choix ?

Daniel Migairou, novembre 2018

 

 

L’accélération généralisée des processus bouleverse le rapport au temps vécu, éprouvé, par nombre de responsables d’entreprises, de créateurs et de dirigeants. Cela génère pour eux de l’inconfort tout autant que des effets parfois euphorisants. Ne nous y trompons pas. Une certaine distance est toujours nécessaire pour comprendre ce que nous faisons.

Cela commence en marquant un arrêt, en ouvrant un espace et un temps pour prendre du recul et penser. Comme l’écrivait, entre inquiétude et malice, le philosophe Jean-François Lyotard dans les années 80 : « Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre ».

Trente ans plus tard, savoir s’extraire de la course effrénée à la production n’est pas une perte de temps, mais la condition nécessaire pour créer du sens. C’est-à-dire pour véritablement agir plutôt que s’agiter.

Daniel Migairou

Lire et partager cet article sur Linkedin